21 juin 2006

L'Orange Bleue

Un article sur la fête de l'atelier d'écriture se trouve au chapitre Bavardages.

13 juin 2006

Les vieilles filles

Je me promenais dans la vieille ville, je regardais avec attention les maisons à colombages, lorsque je fus intrigué par deux lucarnes accolées à une cheminée en briques. Je m’arrêtai, c’est alors qu’un quidam s’approcha de moi.
« Je vois que vous regardez ces lucarnes, me dit-il, savez-vous que dans le pays on les appelle « les vieilles filles ». Ah ! c’est de l’histoire ancienne ! Cette bâtisse appartenait autrefois au Père Chauvet, le plus riche propriétaire de la région, il possédait des fermes et des forêts tout à l’entour. Lui, il logeait dans la belle maison bourgeoise que vous apercevez derrière. Riche, il l’était le Père Chauvet ! Mais un sou c’était un sou. Avare et pas commode avec ça ! C’était un grand bonhomme sec, sur le dos, toujours la même redingote ravaudée, on lui aurait donné quatre sous ! La Mère Chauvet, c’était une brave femme, mais elle n’avait pas son mot à dire …
Enfin, en ce temps-là, ils avaient deux bonnes qu’ils logeaient sous les toits de leur maison, dans une pièce sans eau, glaciale en hiver et une fournaise en été. Les deux filles ne s’entendaient pas. Pour un oui ou un non elles se disputaient ! Alors pour ne plus entendre leurs cris, la Mère Chauvet finit par convaincre son mari d’arranger deux chambres séparées sous le toit de cette petite bicoque.
Pour le Père Chauvet, pas question de prendre un artisan, ça lui aurait coûté bien trop cher. Alors, avec un de ses journaliers, il entreprit de bricoler les deux mansardes et d’adosser les lucarnes contre la cheminée. Comme ça, il économisait un mur et en hiver les bonnes auraient un peu de chauffage. Il récupéra des poutres et deux paires de volets dans une de ses fermes et alla lui-même avec sa carriole, chercher des briquettes à la fabrique d’Ecommoy. Il fit poser tout ça par son journalier et le tour était joué !
Et pour qu’elles aient un peu d’eau, il inventa un système de récupération de l’eau de pluie avec une citerne trouvée chez un ferrailleur. Ah ! quel vieux pingre !
Les bonnes restèrent vieilles filles toutes les deux. Déjà gamines, elles ne cessaient de se chamailler, l’âge venu, elles ne s’adressaient jamais la parole. Elles vécurent là jusqu’à la fin de leur vie, chacune de son côté de la cheminée et moururent la même année à 96 et 94 ans.
Le Père Chauvet était mort depuis longtemps, mais son fils ne valait pas mieux, et ne fit jamais la moindre réparation ! Et les lucarnes sont restées, vous verrez qu’un jour elles seront classées monument historique ! Allez, bien le bonjour Monsieur ! ».
Photo Francis Aujames

10 juin 2006

Ecrire

Confortablement installé devant un feu de cheminée, je couvrais des feuillets blancs d’une belle écriture souple et régulière. Mes dictionnaires me soufflaient le mot juste. J’étais bien, je goûtais enfin au bonheur de l’écrivain. Je rêvais…
Ce n’était que tard dans la nuit que je me réfugiais au grenier, dans mon minuscule bureau. Je m’asseyais à ma table et aiguisais soigneusement une bonne dizaine de crayons de bois.
Le désir d’écrire s’approchait de moi, impérieux, incontournable et tout était prétexte à le fuir. C’était une facture à vérifier, des papiers à classer, un article à lire …et le temps passait.
Face à moi la pendulette que Leslie m’avait offerte déroulait les heures de la nuit, je restais de longs moments les yeux rivés aux chiffres électroniques.
J’écrivais quelques mots, rayés aussitôt, me levais, essayais de former une image dans mon esprit, me rasseyais, dessinais sur ma feuille des arabesques entremêlées, des rosaces, des volutes infinies où se perdait le fil de mes pensées.
Une nuit, je cherchais les mots pour décrire un geste de Leslie. Je rassemblais des souvenirs, des émotions, des impressions fugitives et lorsque enfin la phrase se formait, les mots réduisaient et trahissaient ce geste si parfait.
Pourtant l’histoire était simple : Nous roulions sur l’autoroute. Leslie conduisait , il faisait nuit noire, il pleuvait, la route était glissante. Nous ne parlions pas. A un moment, Leslie posa sa main sur la mienne et la caressa doucement. Au fil des kilomètres, elle m’effleurait la main puis les doigts de plus en plus légèrement. Attentive à la conduite, elle était enfermée dans son silence, seul ce mouvement presque imperceptible de ses doigts sur ma main nous unissait l’un à l’autre et me donnait un plaisir intense.
Leslie était ainsi, lointaine et secrète. Elle savait la distance qui s’installait entre nous lorsque nous ne communiquions que par les mots. Nous ne pensions pas dans la même langue et je n’étais pas conscient de ses efforts pour me parler en français. Alors, elle inventait des jeux aux variantes infinies et le lien entre nous ne se rompait jamais.
C’était tout cela que je tenais à graver pour l’éternité. Je cherchais les mots pour décrire cette nuit là, la route, la pluie, le silence de Leslie, l’immobilité de son visage, la douceur de ses doigts...
Je voulais un style descriptif mais poétique à la fois. Je me répétais ces mots qui devenaient obsédants : poétique, descriptif, poésie des gestes, description des sentiments… ou plutôt l’inverse, je n’étais plus sûr de rien…
Je ratissais les synonymes au fond des dictionnaires. Avec obstination, je reprenais encore et toujours la première phrase de mon récit…
Vers quatre heures du matin, ma page, ma pauvre page n’était que ratures. Je n’arrivais même plus à me relire !
Dix fois, cent fois, j’avais taillé mes crayons, édifiant avec application un petit tas de serpentins de bois. J’avais feuilleté mes dictionnaires en tous sens et les avais jetés sur le plancher.
Je marchais quelques pas et par la fenêtre, regardais l’aube se lever.
J’avais froid. Toute la nuit je m’étais accroché à des émotions si fortes qu’elles m’avaient transpercé.
J’avais remonté le temps. J’avais vibré au son d’instants magnifiques et éphémères, mais les mots n’étaient pas venus au rendez-vous. A trop vouloir les saisir, je m’étais épuisé dans un combat contre moi-même…et ma tête était vide, mes épaules fatiguées.
Je m’allongeais sur un vieux divan.
J’étais dans la voiture auprès de Leslie. Je respirais son parfum, je goûtais la douceur de sa peau, j’écoutais le va-et-vient des essuie-glace et le bruit feutré du moteur. J’étais bien.

Je m’endormis en me jurant de commencer dès le lendemain, la rédaction d’un roman de science-fiction.

02 juin 2006

Les ciseaux

Ecrire un petit texte sur le thème : les ciseaux

Lorsqu’un crime a lieu dans une petite ville où de mémoire d’homme il ne s’est jamais rien passé, que ce crime fait la une de tous les journaux, toute la population est sens dessus dessous. Pensez donc ! Une femme qui assassine son mari, ce n’est déjà pas si courant mais lorsque l’arme du crime est une paire de ciseaux, alors là l’émotion est à son comble !
Une paire de ciseaux bien pointue, que cette petite femme si frêle, si douce, lui porte en plein cœur de toute sa force, comme ça, sans raison, sans un mot plus haut que l’autre, sans « mobile apparent » comme dit la police.
Le mari, un grand costaud du genre pas commode, tombe d’un coup, flop ! Sur le carrelage de la cuisine, sans rien comprendre à ce qui lui arrive. Il agonise, à peine le temps de dire ouf ! Dans une mare de sang, la bouche grande ouverte.
Devant tant d’incompréhension, c’est la paire de ciseaux que l’on désigne comme meurtrière, c’est elle, bien sûr, la coupable de cette ignominie.
Celle de la maîtresse de maison qui dort dans un tiroir, la belle paire chromée de la couturière, la grande paire pendue dans la cabane du jardin, même celle de la trousse de l’écolier, toutes sont regardées d’un air soupçonneux… On met sous clé les paires pointues ou rouillées, jugées les plus dangereuses. Chacun raconte son histoire, celui qui s’est coupé un pouce, l’autre qui s’est traversé la main, un autre encore qui faillit se crever un œil…En quelques jours le quincaillier vend toutes ses paires à bouts arrondis.
Le coiffeur est regardé noir, sa clientèle baisse, pourtant il a caché l’instrument maudit au fond d’un tiroir et n’utilise plus que le peigne et la tondeuse.